L'école a parfois du mal à s'adapter aux élèves. Certains d'entre eux sont rétifs à l'enseignement normatif. Quels conseils donnez-vous aux parents ?
Dans le sillage de notre disponibilité à la personne et aux situations, il est d'usage que parents et enfants cherchent conseil auprès de nous ou de l'équipe.
Notre première inspiration est de rendre chacun à lui-même, en accord avec lui. Le premier pas demande d'oser quitter la culpabilité... Celle des parents qui se croient responsables pour des raisons familiales ou comportementales ; celle des enfants qui ne se sentent pas à la hauteur des attentes des autres.
D'emblée, nous leur proposons de se recentrer, de se retrouver en paix avec eux-mêmes, et d'apprivoiser la situation telle qu'elle est. Après, seulement, tout devient possible. Les problèmes annoncent toujours promesses et solutions...
Le second conseil impérieux est d'encourager les parents à lâcher les pressions conscientes ou inconscientes qu'ils font peser sur leurs enfants. Reconnaissons-le. Même les parents les plus soucieux de bien faire ont du mal à se démarquer du conditionnement social et de la course compétitive.
Ce sont souvent leurs propres peurs du présent ou de l'avenir qui confortent les peurs de l'élève. Et tout le monde tombe dans l'embuscade... La panoplie des défenses et résistances, protections et agressions se déploie. Souvent, la rébellion des jeunes déguise un bouclier que nous aimons abaisser en pont-levis...
A l'heure actuelle, beaucoup d'élèves se retrouvent en difficulté. La sélection et l'esprit de compétition sont préjudiciables au parcours scolaire. Comment redonnez vous confiance aux parents et aux enfants qui viennent vous voir ?
Il nous est aisé de redynamiser la confiance des familles qui nous rencontrent dans la mesure où le projet de l'école répond à une attente plus ou moins avouée de leur part. Nombre d'entre eux sont lucides sur les limites du système éducatif officiel et souffrent de son manque d'humanité.
Nous proposons un espace scolaire qui se déprend courageusement des objectifs forcenés de la sélection pour valoriser un accueil inconditionnel de l'élève, en qui il est, là où il en est, très proche du meilleur de lui-même. Cette attention libère, ouvre des perspectives heureuses et permet de réapprivoiser la confiance. L'esprit qui anime notre équipe pédagogique accorde aux élèves une écoute et un regard bienveillants très respectueux d'eux-mêmes. La quiétude, le plaisir que nous goûtons ensemble, parents, professeurs, enfants, à travailler dans une dynamique relationnelle joyeuse et détendue balaye le cortège de peurs, d'ennui, de stress et de négativité qui font souvent perdre pied aux élèves faibles ou plutôt paresseux...
L'une des forces de l'école est de nourrir au quotidien une communication libre et authentique, délestée de toute joute de pouvoir et ajustée aux réalités autant scolaires que psycho affectives ou évolutives de l'enfant. Cette tonicité relationnelle vive et renouvelée favorise un espace de confiance où parents et adolescents peuvent desserrer tensions et appréhensions : ces freins qui gèlent la réussite, le progrès et la maturation harmonieuse de l'élève.
Le modèle éducatif français privilégie la rationalité et anesthésie insidieusement l'éveil de l'intuition. Comment la pédagogie de Sophia favorise-t-elle cet éveil ?
Deux versants d'une pédagogie active dans l'école s'y prêtent.
Une disponibilité d'accueil de notre part, faite de spontanéité et de "feeling" face aux situations ponctuelles favorise cet éveil au quotidien. Vous le savez : les jeunes naviguent sur fond d'affect et leur réalité scolaire s'imprègne de sentiments, de sensibilité et d'une vie relationnelle aussi vive qu'écorchée. Chaque jour offre une opportunité nouvelle d'être au coeur même de la vie, au plus près des crises intérieures ou inter-dépendantes des ados. Au lieu de les éteindre ou de les relativiser, nous préférons les accueillir, les laisser vivre, imploser ou exploser et les accompagner avec attention.
En ces occasions, nous sollicitons l'intuition de chacun pour mesurer avec justesse et finesse les enjeux conscients ou inconscients qui se jouent dans la situation. Nous apprenons aux jeunes à lâcher les réflexes relationnels, codés ou conditionnés, à l'abri desquels ils se figent ou protègent ; nous les amenons à mûrir de l'intérieur au plus près de leur ressenti et du ressenti de l'autre. Cette présence aux conjonctures, à soi et à l'autre aiguise leurs qualités intuitives et sensibles. Nous l’observons souvent : les enfants agissent et réagissent avec acuité.
Le second versant de notre pédagogie favorable à cet éveil s'ancre dans la valorisation des talents créatifs.
Une originalité spécifique de Sophia s'ouvre au langage des mythes ou des contes comme lieu d'initiation symbolique et d'aventure intérieure.
Dans les mythes et les contes bat secrètement la respiration du monde et un espace/temps sacré se profile pour initier héros, lecteur ou auditeur au mystère de son être et de son chemin. Or, cette dimension du sacré, au sens large d'une présence à l'Etre, se trouve éconduite ou interdite par les formes de pensée rationalisantes et technicisantes qui envahissent programmes et parcours scolaires.
Aussi, conteuse à mes heures, je prends plaisir à proposer une écoute neuve de mythes ou de contes où les jeunes sont invités à s'investir. Ateliers d'écriture, créations de tableaux-poèmes, montages, collages en relief ou non, dessins, se côtoient pour favoriser l'émergence de l'intuition et de l'imaginaire.
Pénétrer avec fraîcheur l'intelligence d'un univers symbolique élargit les frontières de la conscience, fissure les défenses du mental qui sécurisent mais atrophient, et engage immanquablement sur un parcours initiatique.
Projeté et plongé dans cette aventure passionnante, l'ado part en quête de tous les possibles qui l'animent et du sens même de son histoire.
Les jeunes se sont inventé un langage : le verlan. Quelle en est la signification ? Quel message l'usage du verlan renvoie-t-il aux adultes
Le verlan est le langage qui se dit à l'envers, qui inverse l'ordre des mots - teuf pour fête... meuf pour femme... chelou pour louche, etc... - pour évoquer l'envers des choses.
Cette brisure des mots qui met sens dessus-dessous les syllabes lance l’appel puissant d'une jeunesse qui cherche à fissurer la forteresse monolithique du discours rationaliste, le pouvoir du (ou des) savoir(s)...
Inconsciemment, les jeunes veulent investir l'envers des choses et de la scène pour faire émerger un sens nouveau : celui que les artistes, prophètes, visionnaires et poètes ont voulu sonder. En parlant le verlan, la jeunesse se promène dans le sillage de Rimbaud qui proposait "d'aller au fond de l'inconnu pour y trouver du nouveau". Son message nous suggère à nous, adultes, prétendument détenteurs du savoir au sens cartésien du terme : "on ne veut plus parler vos palabres figés, logiques et codés".
Les jeunes ne se reconnaissent plus dans le discours de nos livres, cours, textes, programmes et culture médiatique. Ils appellent un autre espace de communication et d'investigation du Sens où les attendrait une place, leur place ; pouvoir dire "je" en se re-centrant hors des propos des autres, des nôtres, éducateurs, parents, professeurs...
Ils rabrouent ce langage qui leur commande de répéter la leçon des autres, les leçons qu'on leur donne. Ils demandent à pousser les portes d'une connaissance dont la voie se fraie en ayant accès à sa voix propre.
Les jeunes, en parlant le verlan, ont tout simplement besoin de se faire entendre dans leur identité une et solidaire. A nous de remettre les choses à l'endroit en brisant les murs de la communication qui nous isolent d'eux.
A nous de jeter des ponts d’unité.
L’Education alternative demande à être envisagée dans son sens élargi. Il s’agit de faire entendre aux jeunes un chant nouveau, en résonance avec leur propre accord, pour leur ouvrir un champ d’action possible sur le monde ; à nos côtés.